es oeuvres littéraires qui pèsent leur juste poids de lumières et de ténèbres, celles qui simposent par leur étrangeté singulière, cet équilibre des mots, des images et des rythmes qui nappartient quà elles et que lon saurait donc reconnaître entre mille autres, ces oeuvres là, malgré certaines apparences contraires, ne peuvent être que le fruit longuement mûri de la solitude la plus intense. Pour que sy conjuguent en une harmonie enfin recouvrée la violence extrême où trouve sa substance toute existence humaine et cette attention au plaisir qui sait enchanter la présence chamelle de, la mort au coeur même de la vie. Loeuvre de Max Rouquette fait sans aucun doute partie de ces trajectoires inspirées, de ces fragments durs et luisants tombés don ne sait quel ciel invisible à loeil nu et qui nen finissent pas de nourrir nos rêves et nos doutes.
ar Max Rouquette - je veux dire - lécrivain Max Rouquette - a traversé ce siècle en train de sachever avec une discrétion extrême. Et son oeuvre sest bâtie de ce silence poli, de cette longue et patiente écoute des bruits du monde qui exclut les fureurs superficielles et factices de cet autre monde, généralement si attirant, et qui nest que mondanités...
e premier texte publié de Max Rouquette, à ma connaissance, est un bref poème intitulé Paraulas per lèrba (Paroles pour lherbe), en 1931, dans la revue Oc. Son auteur a un peu plus de vingt ans (il est né en 1908 à Argelliers, un petit village de garrigues héraultaises au nord de Montpellier) et se destine à la carrière médicale :
Secrète paix, ombre du sentier, monde caché de la fourmi, si douce sous le pas dans lombre tu mas accueilli comme une amie.
es Paroles pour lherbe - une suite de quatre quatrains rimés - auraient pu paraître bien anodines à un lecteur pressé : nexprimaient-elles pas en formules simples et émues un banal sentiment de la nature , pour parler comme une certaine critique littéraire ? Elles ont néanmoins traversé le temps, jusquà devenir inoubliables, inscrites dans la mémoire de leurs premiers lecteurs comme dans celle de loeuvre à venir à la manière dune source qui jamais ne devait tarir. Et premier signe dune confrontation sans relâche entretenue avec la présence matérielle de lunivers.
oète, prosateur et dramaturge - sans oublier, en arrière-plan, mais tout aussi essentiel, le traducteur - Max Rouquette na probablement pu être tout cela quà partir de cette sensibilité particulière à la réalité palpitante du cosmos. Les pierres, les êtres de la nature, lépaisseur des ciels nu la chair des espaces nocturnes, le spectacle de la neige ou celui du vent sont, parmi beaucoup dautres, quelques-unes des rencontres primordiales qui ont contribué à façonner la voir de lécrivain, sa manière bien à lui de rendre susceptibles à autrui la beauté et la dureté intimement mêlées du monde. Rendre perceptible, jusque et y compris cette part dinconnaissable qui fait tout le prix de telles rencontres, mais pas traduire, non plus quinterpréter : écrivain envers et contre tout, cest-à-dire manipulateur de sons et de sens inextricablement enchevêtrés, Max Rouquette est le contraire dun vulgarisateur ou dun maître à penser. Les poèmes de ses quatre grands recueils disent limmanence du cosmos. Dabord limmanence du cosmos. Dabord en énoncés directs et strictement matériels, dans cette approche de la nature - hommes, bêtes, végétaux et minéraux confondus dans leur existence commune - que sont des Sòmis dau matin (Songes du matin, 1937) et les Sòmis de la nuòch (Songes de la nuit, 1942). Par la suite en quête sévère des termes de cette matérialité, déchiffrée à la lumière sourde de, la présence humaine, si ténue et si fragile, avec les premières approches de la Pietat dau matin (La Pitié du matin, 1963). Pour aboutir, beaucoup plus tard, à lexploration pantelante, comme sublimée par lémergence dune musique obsédante, du coeur même des choses et des mots jusquau néant le plus absolu. Une dérive à laquelle nous convient les poèmes majestueux du Maucòr de 1unicòrn (Le Tourment de la licorne, 1988).
ette musique dont les poèmes rythment la recherche, les proses rassemblées depuis 1961 dans les volumes que réunit le titre commun de Verd Paradis en apprivoisent les ressources infinies. Ni véritablement romancier - ou seulement par exception -, ni nouvelliste malgré son attrait pour ce genre fascinant, ni mémorialiste (sans quil rejette, loin sen faut, les nécessités de lautobiographie), encore moins collecteur danecdotes ou de récits traditionnels - il leur doit cependant beaucoup ! -, Max Rouquette prosateur sest créé son propre espace décriture, presque naturellement. Ici, plus encore peut-être quen poésie, cest loriginalité de la démarche qui attire, surprend et enchante. Car Max Rouquette de Verd Paradis (cinq volumes aujourdhui parus, plusieurs autres sur le point devoir le jour) est bien avant tout, et littéralement, un enchanteur : celui qui sait à laide du seul pouvoir des mots modifier en profondeur notre vision de la réalité quotidienne. Et nous introduire ainsi à dautres spectacles, dautres sensations et dautres formes de vertiges. Jusquà livresse, jusquà la perte de conscience la plus consciente qui puisse être - celle au cours de laquelle tout échappe et cependant rien néchappe vraiment. Une sorte dentre-deux du souffle, vital où le monde autour de nous devient insensiblement plus vrai, plus fort, plus indispensable, parce quil senfuit irrémédiablement et que nous devenons un élément pour ainsi dire objectif de sa fuite.
ette disposition particulière, cette propension naturelle à ouvrir grandes les portes du réel jusquaux abîmes qui les habitent, apparaît dès les premiers récits - récits denfance - de Verd Paradis. Secret de lherbe , Plume qui vole , La mort de Costesoulane ou la Bonté de la nuit , pour ne citer que quelques titres parmi les plus justement connus, sont des narrations au premier abord très ordinaires : jeux denfants les soirs dété ; évocation des saisons et des jours dans la campagne languedocienne ; accident de chasse à laffût ; chronique, il est vrai plus complexe parce que tissée danecdotes ou dinstants de vie croisés, dune nuit estivale dans le village natal. Et cependant rien nest vraiment ordinaire dans ces fragments de prose simplement racontés, probablement parce que chaque élément du paysage, chaque geste, chaque événement nous fait communiquer, par lintermédiaire du mot ou de la séquence de mots qui le désigne, avec limmensité universelle, à la fois gouffre insondable de mort et splendide écrin de beauté.
ans son entreprise de déchiffrement du grand livre de lunivers, Max Rouquette met en oeuvre - et cest peut-être là un des caractères majeurs de son art - une stratégie denvoûtement par lécriture qui donne à ses poèmes et plus encore à ses proses leur timbre si particulier : un mouvement tournoyant qui fait vibrer les mots pour les emporter dans une sorte de spirale irrésistible jusquà la pause finale, moment extatique où la légèreté débouche sur la plus extrême profondeur, un abîme de suggestions sonores où viendrait sengloutir un instant la totalité vertigineuse du monde, soudain devenue palpable, présente comme une chair qui palpite ou un coeur qui bat. Mais cette musique si prenante, cette ligne mélodique à laquelle tout paraît se soumettre parce que sy dérober reviendrait à ne plus exister, nest pas seulement lécume dune écriture. Elle en constitue la matière, la force intérieure qui vient régulièrement en soulever et en crevasser la surface. Car tout comme celle qui agite à grandes envolées la prose et la poésie baudelairiennes (" La musique souvent me prend comme une mer ! "), elle sourd du sens que les mots produisent dans la phrase, et ce sont les sensations ainsi exacerbées qui révèlent à leur tour en un bouquet de sons et dimages la signification ultime de cette partition complexe.
ans un très beau texte de 1996 où il rend hommage à celui qui fut un de ses maîtres les plus déterminants, le grand écrivain catalan Josep Sebastià Pons, Max Rouquette, esquissant une analyse de ce qui demeure pour lui lessence de la poésie, distingue deux sortes de musiques, celle pour loreille , la moins importante à son goût, et celle, beaucoup plus essentielle, quon pourrait appeler, faute de mieux : la musique sémantique [...] qui ne doit rien ou presque rien aux sons eux-mêmes que représentent les mots. Elle est faite de la succession des significations, de leurs accords (au sens musical du terme), de leurs dissonances aussi, de la vibration intérieure à lesprit qui naît de ses rencontres, de connotations qui sont comme les harmoniques du sens, de charges affectives souvent indiscernables et qui constituent avec et parallèlement - la musique des sons à létat pur, la double musique de la poésie . On peut voir dans cette profession de foi une clé majeure pour accéder à lunivers littéraire de lauteur de Verd Paradis : cette subordination des musiques, selon laquelle la première nest finalement que le signal avant-coureur de la seconde, ou mieux peut-être, sa traduction plus immédiatement sensible, sa retombée en effets de beauté superfétatoires.
ais la singularité la plus remarquable de loeuvre de Max Rouquette réside peut-être dans sa situation géographique et historique. Elle est en effet pour une large part oeuvre enracinée dans un espace restreint : autour du village natal dArgelliers, souvent présent sans jamais être nommé, dans ces garrigues montpelliéraines que borde le double horizon de la mer Méditerranée, pratiquementjamais évoquée, et des Cévennes, intensément présentes à la manière dune muraille bleutée qui dissimulerait au regard les sortilèges dun " autre monde ", tout détrangeté et de froideurs neigeuses. Et cet enracinement se trouve comme redoublé par la langue délection de lécrivain : loccitan, ou plus exactement cet occitan que lon parlait et que lon parle encore - beaucoup moins quautrefois - à Argelliers. Une langue orale, imprégnée des saisons de lenfance, et à laquelle renvoient sans relâche des figures aimées, des activités de la vie quotidienne et plus encore peut-être tout un paysage de plantes, danimaux, de vents, de pierres et de ciels, longuement frôlés, contemplés ou regrettés, comme une gravure désormais indélébile au plus profond de lâme. De lâme, cest-à-dire, ici, du corps : une langue de chair et dos, démotions incarnées et de contacts originels. Une totalité de la sensation intimement liée par le toucher, louïe, la vue ou lodorat à la présence matérielle du verbe. Les premiers textes de Verd Paradís, comme les premiers poèmes, qui leur sont contemporains, disent tous cette expérience fondatrice du mot qui ne fait quun avec la chose, des sons auxquels sont indissolublement associés la présence dune fleur, la profondeur dun firmament, lévidence dun geste et le parfum, la forme, la couleur ou plus encore le mélange complexe dimpressions physiques et morales qui ont pris corps de cette présence.
l y a dans cette rencontre que rien nest venu intellectualiser - loccitan ne senseigne évidemment pas alors et ne se parle pour le jeune Max Rouquette quà loccasion de ces prises de contact fortes et directes - comme un éclat particulier dont toute loeuvre à venir a pu se nourrir en en poursuivant sans relâche pendant de longues années la mémoire toujours vive, ensorcelante et béante comme une plaie que rien ne parvient à refermer. Pareille expérience nest pas forcément très originale. Mais son inscription dans le moi de lécrivain et son incarnation dans une langue particulière, cet occitan littéraire que Max Rouquette sapproprie au début des années trente en le rnarquant au sceau de son enfance, parce quelle est ainsi devenue le fondement de toute une oeuvre, lui ont conféré une incomparable vigueur.Cela dit, Max Rouquette, quon ne sy trompe pas, est tout le contraire dun écrivain de, limmédiateté autçàoiographique, du témoignage bavard ou pittoresque. Si 1émerveillement des années dadolescence devant loccitan, qui lui apparat depuis lors comme une langue " beaucoup plus puissamment expressive que le français ", est à lorigine de loeuvre patiemment élaborée au fil des ans, celui-ci na pu prendre sens ci forme quen devenant le lieu dincarnation dun sentiment très particulier face à lexpérience de la vie universelle. Que les choses les plus humbles (une notion essentielle) ou les espaces les plus vastes, depuis le brin dherbe jusquà la nuit sans limites, sont pour lui définitivement associés au mots dune langue clandestine mais totalement concrète, Max Rouquette la su et plus encore ressenti très tôt. Et de cette alliance des mots et des choses, de leur tragique et en cela-même si bouleversante consubstantialité, sest élaborée son écriture, solitaire, altière et dune extrême dignité. En dialogue permanent mais jamais revendiqué - toujours lhumilité - avec dautres solitudes en dérive. Car les récits de Verd Paradis, comme les poèmes, ne sont rien moins que des fragments de cette Grande Parole dont Max Rouquette, après mais avec dautres qui sont ses familiers, nous livre les échos et les chants. Une Parole qui traverse les espaces et les temps et dont toute loeuvre na pas cessé de méditer les leçons : celle de la Bible, bien sûr, surtout quand elle se pare des rigueurs jansénistes que lui insuffla un Lemaitre de Sacy, mais encore celle de Dante, léternel exilé , celle de Federico Garcia Lorca, celle de Synge, le grand Irlandais. Sans oublier les recréateurs anonymes des récits merveilleux de la littérature orale, au premier rang desquels figure sans nul doute pour Max Rouquette le Gascon Jean-François Bladé, lun des plus extraordinaires collecteurs de contes populaires au XIXe siècle.
ingulier en son siècle, loin des modes et des engouements forcément passagers, Max Rouquette nous rapatrie au coeur du devenir universel. Par la grande porte : celle du chant qui perdure en nous et nous relie à la chaîne sans fin des astres et des vies. Ses récits, ses fables théâtrales ou ses fragments poétiques sont autant de mises en mots destinées à faire resurgir la plus pure réalité du monde, confronté à la double et insoluble présence de sa constante finitude et de son éternel devenir. Lécriture, ici, a dabord pour fonction de nous mettre face à face avec ces vérités impalpables qui sont la chair de la condition humaine et de nous les rendre intensément présentes, jusquà nous faire accéder à ce mélange de peurs et de jouissances qui constitue lextase. Une extase néanmoins dépourvue de toute espèce de mysticisme : si Max Rouquette est incontestablement un écrivain du sacré en ce quil peut avoir de fascinant et de terrifiant à la fois, ce sacré nexiste chez lui que comme un envers, une absence originelle, méthodique et définitive. Sa religion est religion de la séparation, sans regrets et sans espoirs dun quelconque retour. Le Verd Paradis ne désigne pas tant une antériorité heureuse à laquelle il faudrait tenter de revenir à une faculté propre à lhomme de susciter par la magie du langage un éclair de beauté violente qui transperce lindifférence du temps éternel et nous relie ainsi à notre condition dêtres éphémères.
ouceur. Le mot pourrait sembler bien fade, ou presque vide de sens, tant il a subi lusure du temps... Car, paradoxalement, Max Rouquette est un écrivain de la douceur la plus pure et la plus originelle. Bèl unicòrn doça bèstia de sòmi (Belle licorne douce bête de rêve) murmure à son lecteur pris aux filets du rêve un des poèmes les plus saisissants de la Pietat dau matin. Mélange daube et de fin dernière, de mort terrible et de vie blanche et claire, avant toute souillure, cette musique joue sans relâche sur le registre de ce qui ne soublie pas. Parce que le souvenir en est inscrit dans la mémoire minérale des hommes et des paysages. Et quil revit dans linstant : frôlements dailes sur le miroir dune eau dormante, il défie le temps et sincorpore à lui, sans relâche, au décours des heures et des siècles. Douceur de linoubliable.
Philippe GARDY
Les citations de Max Rouquette données sans référence sont extraites du beau film de Pierre Nicq et Guy Prébois Max Rouquette. Horizons et repères, Montpellier, Centre Régional de Documentation Pédagogique/CNDP, 1989, 60 minutes.